
Source : Libération
Il n’y a pas de plus grand bonheur que celui d’avoir participé à la chute d’une dictature. Les Egyptiens, et avant eux les Tunisiens, en savent quelque chose, qui n’ont pas boudé cette euphorie. Vivre des moments si intenses, surtout quand ils sont partagés par des millions de gens, est rare, et donc précieux. Les refuser, par méfiance, sous prétexte qu’ils risquent d’être un feu de paille, pire, un leurre n’annonçant rien de meilleur, c’est se priver bêtement d’une émotion immense. L’année 2011 restera dans l’histoire comme celle des révolutions arabes. Pourquoi, un an plus tard, y a-t-il chez leurs acteurs, un goût amer qui ressemble au mieux à de «l’aquoibonnisme», au pire à de la déception, voire à du chagrin ?
Heureusement, il y a la colère. On la prétend mauvaise conseillère. A tort, en tout cas lorsqu’elle s’exprime après des élans de liesse. Car alors, la colère qui dit la frustration promet une réaction et des actes, là où la tristesse traduit du renoncement, sinon de la résignation. Egyptiens et Tunisiens n’acceptent pas que leurs «printemps» prennent le mauvais tour qu’ils avaient sûrement vu venir, même au plus fort de leurs espoirs révolutionnaires. Ils, et surtout elles, continuent de se révolter contre ce qu’ils redoutaient le plus : que la religion rogne leurs libertés chèrement acquises. Les jeux sont loin d’être faits dans cette partie du monde, et réclament une vertu : la patience. Les révolutions prennent un temps fou.