• Le sens

     Extrait du manuel "Introduction au Confortisme", par Nicolas Chelay.Le sens  

                       VII. LE SENS

     

    L'économie est la discipline qui décide de l'organisation de la rareté. Pendant bien longtemps, elle ne se préoccupa guère de ce que l'on nomme "externalités", à savoir l'éducation, l'air ou la beauté du paysage environnant un lieu de production. Aujourd'hui, l'écologie politique a défini de nouveaux concepts, tels que la croissance verte, les normes HQE, ou la protection des cours d'eau. Pour nous, l'économie est indissociable de l'écologie, car l'une affecte l'autre au même titre qu'une politique environnementale crée des emplois et permet, par exemple, de soutenir le tourisme. Si l'économie est la science qui régule la rareté, alors la protection de la biodiversité et la surveillance des conditions d'élevage et de culture sont des priorités.

    Il y a deux écoles : celle du court terme, qui tend vers l'exploitation pure, et celle qui essaye d'avoir un fonctionnement global, sur le long et le moyen terme. En effet, il en va de la nature comme du capitalisme : les monocultures intensives pratiquées sans jachères assèchent le sol, ainsi que l'exploitation des classes inférieures engendre de la pauvreté. Dit autrement : si on accepte de laisser respirer la terre, elle sera toujours fertile, et si l'on ne donne qu'une paye de misère à ses employés, ceux-ci ne pourront participer activement à la vie économique.

    De ce dernier constat naît l'œuvre de Keynes, qui avec Ford a voulu défendre les conditions de vie des ouvriers non qualifiés, arguant que leur pouvoir d'achat devait être maintenu afin que les entreprises puissent vendre leurs produits. Si, maintenant, les néolibéraux tiennent le haut du pavé, c'est plus par conjonction de deux facteurs que par validité de leurs théories - et qui se résument à laisser le marché décider sur tout. Premièrement, et avec l'impact négatif des systèmes communistes totalitaires, la philosophie "de gauche" a connu un retour de balancier qui a placé Ronald Reagan et Margaret Thatcher au pouvoir. De même que Giscard d'Estaing ou que les deux Bush, ces tenants du conservato-libéralisme ont su gagner les faveurs des juges du Prix Nobel, reprenant à Smith sa sacro-sainte "main invisible" et triomphant, avec la dérégulation des marchés, dans un cadre démocratique. Deuxièmement, la délocalisation massive de la production en Asie a permis effectivement au capitalisme "débridé" de se maintenir, asservissant à ses intérêts une main-d’œuvre faiblement payée et syndiquée. La même chemise, produite aux Etats-Unis ou en Chine, coûte jusqu'à onze fois moins cher lorsqu'elle est délocalisée !

    La "main invisible" est donc plutôt la main chinoise, qui ne régule pas mais permet aux multinationales - qui représentent les deux tiers du commerce mondial - d'aligner des profits monstrueux basés, non sur un marché "autorégulé", mais sur la différence des niveaux de vie entre l'Asie et l'Occident. La démarche keynésienne, ainsi, n'a pas périclité en raison de son invalidité, mais parce que dans les pays émergents, des salaires bas permettent de survivre, ce qui a détruit la marche normale de revendication de meilleures conditions par les salariés, dans les pays développés. Ceux qui ne sont pas satisfaits de leurs conditions ne peuvent plus faire pression sur le patronat car ce même patronat a tout intérêt à employer une main-d’œuvre plus servile et moins coûteuse. Aux Etats-Unis, les enseignes Wall-Mart ferment, sans préavis, dès qu'une cellule syndicale y est établie. En France, le taux de syndicalisation avoisine les 9%. Une marque telle "Hello Kitty" est ambassadeur de l'UNICEF (qui assure la protection des enfants dans le monde) alors qu'elle emploie des mineurs dans des conditions épouvantables !

     On peut tirer deux conclusions de ces faits : la première est que le capitalisme "ultralibéral" fonctionne grâce à un système d'import-export entre une population exploitée et une autre qui subit des prix trop élevés, ceci engendrant des montagnes de profit, notamment avec la baisse des coûts de transport, de douanes et de communication. La seconde est que la démocratie mondiale, qui s'exprime sur tous les sujets, peine à entrer dans le réel ! L'UNICEF est une bonne structure, en théorie, mais infiltrée par des sociétés qui ont des intérêts qui lui sont contraires, elle devient une "structure fantôme", l'équivalent en inutilité des anciens veilleurs qui beuglaient, toutes les heures : "Tout va bien, dormez braves gens !". Aujourd'hui, toutes les causes sont défendues, les enfants ont leurs droits et Haïti compte plus de trois cent ONG sur son territoire; pourtant, l'île est toujours aussi pauvre, et des enfants sont encore obligés de devenir des soldats. La mondialisation a sonné l'heure des ONG; elle a aussi ouvert le terrain à un ultralibéralisme dévastateur.

    Tout n'est plus qu'une question d'argent : on en donne aux ONG pour faire bonne figure. Mais que peuvent ces structures face aux intérêts composés - la plus grande force de l'univers, selon Einstein - et à la faillite des Etats ? Haïti n'a pas besoin de centaines de structures humanitaires ! Elle a besoin d'une éducation, d'une justice, d'un gouvernement qui prenne en compte ses difficultés ! Sous couvert d'humanisme, les ONG sont devenues des vecteurs d'ingérence; les pauvres sont devenus un marché. Le capitalisme sait que le communisme lui est supérieur parce qu'il défend les intérêts des opprimés, en théorie - il a donc créé son propre communisme ! Sous couvert de moralisation, on voit ici un ersatz de la "révolution verte" qui, hier, clamait qu'avec l'agriculture chimique intensive les déficits alimentaires seraient comblés. Le résultat ? Des émeutes de la faim, dans plus d'une dizaine de pays ! Le capitalisme se fait donc social, il veut être le seul à pouvoir arranger le monde. Le problème, est que sa nature n'est composée que d'intérêts financiers. C'est comme demander à Jack l'Eventreur de veiller sur des prostituées ! Le capitalisme doit rester une structure globale, si on tombe d'accord sur le fait que le monde sera toujours "un marché"; Quant à ceux qui voudront améliorer le sort de leurs congénères, ils doivent être tout autant en mesure d'agir (réglementation, droits) que de se financer !

    Pourquoi ne pas reprendre, alors, nous aussi, les avantages du capitalisme, afin de contrecarrer ses mauvais penchants ? Le capitalisme, depuis Smith, se base sur l'intensité des échanges commerciaux. Il y a donc deux voies, celle qui demande gentiment au marché-roi, à l'ONU, de représenter les intérêts des opprimés, noyé parmi d'autres et sans grande marge de manœuvre; et celle qui décide de reprendre le pouvoir par le commerce, de concurrencer le capitalisme pour y établir des bases, des entreprises, des gouvernements peut-être, et ne dépendre que du succès de ses politiques et de ses produits.

    Voilà ce que nous avons choisi de faire. Voilà pourquoi il nous faut étudier l'économie et le commerce : afin de récupérer ce que le marché capitaliste nous a pris. Hier, les aristocrates dominaient avec leur sang bleu, et leur religion; aujourd'hui, les politiciens et les multinationales se partagent le gâteau, qui en se faisant élire, qui en glissant ses produits dans notre assiette. Reprenons le pouvoir civique et financier, non par la force, mais par le génie ! C'est notre but.


    Nicolas Chelay.

     


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